Chanson XXVIII
Lonc temps ai estat cubertz,
pp. 296–301
CHANSON XXVIII : REMARQUES
v.19
Comme ne manque pas de le remarquer, fort justement, Walter T. Pattison, “the expression coïnde e degeretz gives trouble”.1 Partant du principe que coïnde se retrouve habituellement dans des syntagmes du type coïnde e gai, coïnde e van,2 il lui semble qu’ici aussi les significations de ces deux adjectifs doivent être plus ou moins parallèles; ce qui l’amène à traduire l’expression par “likable and genteel (?)”.
Personnellement, nous pensons en effet que Pattison a raison de faire cette supposition, d’autant plus que la syntaxe même des vers 19-21 requiert une affirmation positive dans la première partie de la phrase: ‘si je me fais..., je suis pourtant...’. Cela étant, il n’en demeure pas moins que les autres attestations de degert, deguert posent un problème, dans la mesure où leur sens s’oppose quelque peu, sinon même entièrement, à la supposition de Pattison.
Dans SWEmil Levy, Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman, Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII, on trouve s.v. deguert ‘qui se contrefait, se rend difforme’; ici de mauvaise ou de grossière façon.3 Un sens donc clairement négatif et qui, apparemment, ne convient pas du tout ici. La définition donnée par SWEmil Levy, Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman, Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII est toutefois empruntée au glossaire de J.B. Noulet et Camille Chabaneau,4 qui l’avaient eux-mêmes trouvée dans le dictionnaire de Jean Doujat. Or, ce dernier donne du terme une définition légèrement différente — “affecté, qui se contrefait et se rend difforme par trop d’afféterie”5 — ce qui pourrait nous amener à nuancer quelque peu la portée du v.19. Bien entendu, il n’est aucunement question de supprimer complètement l’opposition signalée plus haut entre le v.19 et ce qui suit, que ce soit dans l’un ou dans l’autre sens.6 Cependant, plutôt que de traduire Si m fatz... par “if I pretend to be...”, comme le fait Pattison7 — ce qui amène automatiquement la mention d’adjectifs positifs à démentir ensuite dans le second terme de l’opposition — nous rendrions cette conditionnelle par ‘si je me fais... = si j’apparais...’, tandis que pour l’expression coindes e degertez, nous proposerions la traduction ‘gracieux et affecté’.
Dans cette interprétation, le narrateur n’a pas à prétendre posséder certaines qualités courtoises qu’il doit bien renier ensuite. Au contraire, il “apparaît” d’une certaine façon, il se conduit d’une manière ‘gracieuse et affectée’, et cela, tout “naturellement”, si on peut dire, étant donné le malheureux état auquel il a été réduit! C’est d’ailleurs exactement pour la même raison qu’il peut affirmer un peu plus loin: ades engraïs (v.46).8
En somme, nous avons ici un jeu de mots assez subtil, fabriqué à partir d’une expression traditionnellement employée dans la poésie courtoise ( je suis coïndes e ... ) mais déviée, “pervertie” en quelque sorte par l’adjonction de degertz, dont le sens ambigu s’étend à celui de coïndes.9
D’autre part, signalons également qu’à propos de ce mot, Pattison fait un rapprochement entre degert et degeit ‘lépreux’, qui apparaît chez Peire Vidal (Pus ubert ai mon ric thesaur, XXXV,79; éd.Avalle), suggérant que cette dernière forme ne serait qu’une mauvaise lecture de la première: “The i of degeit could be a misreading of an r, especially since one ms.reading is degier”.10 Cette hypothèse est toutefois radicalement rejetée par d’Arco Silvio Avalle, qui rapproche degeit de l’ancien français degiet, deget, degit, dejet: “irricevibile quindi l’ipotesi del Pattison”.11
vv.45-46
Si noc’ai poder que i joigna / en jazen: “If I never have power to add to it while in bed”.12 Walter T. Pattison semble ici davantage préciser sa traduction que Carl Appel, pour qui l’adverbe relatif i est “unbestimmt anweisend” et qui traduit par “dass ich dahin gelange, wo es sein sollte”.13 Pattison a sans nul doute raison, toutefois si, d’une part, il est évident que Raimbaut joue ici sur la connotation sexuelle de poder ‘puissance’ — ce qui permet de traduire comme le fait Pattison — il est tout aussi évident, nous semble-t-il, que l’on peut traduire ai poder par ‘je peux’, tout simplement. En outre, citant Emil Levy, Pattison ajoute que joigner signifie également ‘sich verbinden, sich vereinigen’.14 Si l’on utilise ce sens-là, plutôt que celui de ‘to add’, i renvoie alors aux dompnas du v.43 et la connotation sexuelle de poder s’étend à joigna: ‘si jamais je ne peux (ou: si jamais je n’ai puissance qui me permette de) m’unir à elles en couchant...’. De toute manière, nous ne croyons pas que les deux traductions, celles de Pattison et la nôtre, s’excluent, au contraire.
CHANSON XXVIII : TEXTE ET TRADUCTION
Longtemps j’ai été discret, mais Dieu ne veut plus que désormais je puisse cacher mon affaire dont me vient chagrin et effroi. Ecoutez donc, chevaliers, si j’ai besoin ou nécessité de quelque chose.
De cela je vous rends [[hand: “s” added to printed “rend”]] tous bien certains: que j’ai perdu ces choses-là dont on est le plus gai; et j’en ai honte. Et je n’ose pas dire qui me les enleva. Et j’ai bien le coeur véridique (=je dis toute la vérité) car je dis (=rapporte, raconte) un si grand embarras.
Mais pour cette raison j’ai tellement hâte de dire ce dont je me lamentais récemment, car je veux rapidement et sans délai délivrer tous les maris de leurs tourments, de leur colère et de leur souci, ce dont beaucoup me font noir semblant (= grise mine).
Si j’apparais gracieux et affecté, je suis pourtant faible et un méchant lâche (en armure et sans broigne). Et je suis lépreux et puant; un hôte avare et vilain, de tous le plus mauvais guerrier.
Pour cette raison, il est ouvertement fou, tout homme qui maintenant tient pour fardeau si je courtise sa femme — certes, pourquoi m’en éloigne-t-il ? — puisque le malheur ne naît pas pour lui, même si mes mauvais soupirs redoublés sont bien supérieurs.
Car même si je n’étais pas tout dépourvu de ces choses-là par quoi on s’arrache la barbe, j’en ai tant d’autres dont je peux m’oindre — d’autres mauvais vices dont je baisse [en prix] — et à cause desquels une dame au corps entier ne doit pas me priser la valeur d’un denier.
Et si mon chant m’est permis, je chante, car je ne m’en lasse pas encore. Tout mari a aujourd’hui une pustule sur sa trogne, s’il s’en irrite que je veuille couvrir ma si grande et forte douleur d’allégresse.
Aux dames je me suis offert et donné, parce que joie m’en vient. Si je n’ai jamais pouvoir que je puisse m’y joindre en me couchant (= si jamais je ne peux me joindre à elles en me couchant/ si jamais je n’ai la puissance de me...) maintenant j’engraisse uniquement du désir et de la vue, car je ne cherche rien d’autre.
J’aimerais que la comtesse de Monrosier entende ma joie parfaite.