Chanson V
Un vers farai de tal mena
pp. 89–96
CHANSON V: REMARQUES
v.6
Établissant son texte en prenant pour base les mss CNN,1 Pattison donne la préférence à la leçon de C qui est cependant le seul ms. à présenter la forme no. Tous les autres (à l’exception du ms. a qui donne nom) ont la forme non. Remarquons à ce propos que ces variantes ne sont pas signalées dans l’apparat critique de Pattison. On pourrait bien sûr nous objecter que lire no ou non n’a pas beaucoup d’importance, étant donné le phénomène bien connu en ancien provençal du n instable.2 Toutefois, non peut aussi se lire no’n auquel cas (e)n est un adverbe renvoyant à un autre élément, explicitant d’une manière ou une autre le verbe viva. De la sorte, si l’on garde la leçon présente dans la majorité des mss, on pourrait en revenir, par la même occasion, à l’interprétation de Kurt Lewent qui, plutôt que de voir en viva une première personne (comme le fait Carl Appel3 et, plus tard, Pattison également), y voit une troisième personne avec comme sujet le gaug du vers précédent.4 Dès lors, le lien avec ce qui précède devient des plus logiques — je crois ne pas pouvoir accomplir ma joie; bien au contraire, je crains qu’elle n’en puisse survivre un seul jour, étant donné que... — le 'n renvoyant dans cette interprétation au v.7.
str. III
Sans rien changer au texte proprement dit de Pattison, nous proposerions cependant d’en modifier quelque peu la ponctuation, ainsi que de tenter d’expliciter certains pronoms indéfinis qu’il emploie dans sa traduction, car celle-ci nous semble en effet par trop allusive: “But indeed I suffer great pain because it leaps and frisks within my heart; for no one ever got such a severe penitence because of a beautiful fantasy. But haven’t I a reason to get joy from it? — For a desire of it assails me and tells me not to strive after another joy”.5 Que signifient ces it? S’agit-il chaque fois du même objet, ou non? De toute évidence, ce poème tout entier est dominé par la tension entre la douleur et la joie provoquée par l’amour (la Dame) que l’on désire mais que l’on ne possède pas,6 ce qui est annoncé dès les vv.5-7: je ne pourrai pas accomplir ma joie, je crains qu’elle ne meure, tant mon désir est loin de s’accomplir également. Ce thème est repris et explicité dans la str.II: j’ai dans le coeur us volers provoqué par Amour, qui fait que je ne me souviens de rien et que rien ne peut me réjouir; plus encore, je ne recherche aucune autre joie. Dans la str.III, le motif de la souffrance est plus amplement traité: je souffre plus que quiconque, et ce à cause d’une belle parvensa (‘apparence, vision, image...’) Aussi bien, nous pensons que le sujet de sal e tresca n’est autre que la gran pena du v.15. On remarquera qu’il est inutile, d’autre part, de supposer un lien causal entre les vv.15-16 comme le fait Pattison: ce n’est pas parce que la tristesse “saute et danse” dans son coeur que le poète souffre! A notre avis, il suffit de considérer qu’ comme un pronom relatif, avec pena pour antécédent. Quant à la véritable cause de cette “peine”, c’est aux vv.17-18 qu’on la trouve: per belha parvensa.
En outre, faut-il nécessairement faire du v.19 une interrogative? Sans doute, dans la traduction de Pattison les choses sont claires: le poète se demande pourquoi rien ne parvient à le réjouir et répond en disant que c’est parce qu’us volers (v.20, le même “désir” qu’au v.9) le veut ainsi et l’oblige même à abandonner toute joie; l’adverbe en (= it) renvoie alors au v.19. Mais Pattison ne se serait-il pas laissé influencer par l’édition de Carl Appel ? Se fondant sur les mss Aa, Appel lisait : ...Donc, per que n’ai gaug ? / Car us volers m’en abriva, / qe’m diz qez en autre non poing.7 Il est évident que dans cette version, le v.19 ne pouvait qu’être une interrogative. Dans le texte de Pattison, en revanche, il n’en est pas nécessairement ainsi et ce vers peut aisément être considéré comme une reprise du v.12 (ni res qu’ieu aya no’m fa gaug), d’autant plus que, les vv.20-21 qui le suivent reprennent également la même idée que les vv.13-14. De là qu’on pourrait traduire comme suit: ‘Mais je ne possède rien qui puisse me donner de la joie, car un désir m’en presse et me dit de ne pas rechercher d’autre joie’.
v.28
Ce vers présente quelques problèmes concernant l’établissement et l’interprétation du mot à la rime. D’après les variantes qui lui étaient connues (celles de A, C, N2 et a) et suivant en cela les exigences de la versification qui demandent ici une rime en -onh, Carl Appel opte pour la forme m’esconh, première personne de l’indicatif présent d’escondre, ‘cacher’ et traduit: “...das schwere Leiden (...) das ich mir im Herzen drinnen berge”.8 Il n’en demeure pas moins que, normalement, nous devrions avoir dans cette hypothèse la forme escon.9 De là que Schultz-Gora suppose, comme le rappelle Pattison, qu’esconh soit une licence poétique, “a forged rhyme”.10 Pattison, quant à lui, récuse toute espèce de rapport avec escondre et propose de voir en esconh une forme d’esconhar, enconhar, "whose second form occurs in LSW, II, 447 where the meaning is given as probably ‘to notch’. Obviously, the word is based on conh, ‘wedge; die, stamp’, hence enconhar would hypothetically mean ‘to cut into, split open’ (like a wedge) or ‘to stamp’ (metal with the figure of the die). In our text this last meaning could be taken freely in the sense of ‘to engrave upon one’s heart’; if this meaning is admitted, there is an obvious antithesis between vv.27 and 28: ‘there is no one who can write the grievous suffering which I stamp deeply in my heart’.11 En ce qui nous concerne, nous ne voyons pas la nécessité de recourir à ce verbe hypothétique esconhar ou enconhar, d’autant plus qu’un nouvel examen des mss ne nous semble pas aussi favorable à un tel type de lecture que ne le pensent tant Appel que Pattison:
| Appel | Pattison | |-----------|------------| | A | me s’escoing | me sescoing | mesescoing | | C | m’esconh | m’esconh | mesconh | | D | — | mescoing | mescoig | | N | — | mescoig | mes coig | | N2 | m’esconh | mescoing | mes coïng | | a | m’escon | m’escon | mescon |
On voit donc que Carl Appel, et Pattison à sa suite, coupent systématiquement, ou presque, les formes manuscrites en ce qui semblent dès lors effectivement un pronom personnel (me ou m’) suivi d’une forme verbale escoing, esconh ou escon. Or, tous les mss présentent ces éléments accolés les uns aux autres et, qui plus est, lorsque ce n’est pas le cas ils les séparent différemment: mes/ coï(ng). Remarquons par ailleurs que ces séparations-là n’apparaissent que dans les mss N et N2 qui, de l’aveu-même de Pattison servent de base à son édition (ensemble avec C). De ce fait, nous proposerions de lire m’es conh, où es est une forme verbale et conh un substantif signifiant ‘coin, pièce de bois ou de fer qui sert à fendre’.12 Le v.28 pourrait dès lors se traduire comme suit: ‘...le rude mal qui m’est dedans le coeur comme un coin’ (ou, en d’autres termes, ‘le rude mal qui m’est comme un coin enfoncé dans le coeur’). Sans doute, on y perd l’antithèse évoquée par Pattison. On revanche, on y gagne une image fort évocatrice et fondée, comme souvent chez Raimbaut d’Orange, sur une utilisation figurée de termes les plus usuels.13 En outre, notre lecture nous semble plus près de la tradition manuscrite, ainsi que nous pensons avoir pu le montrer plus haut.
v.41
Là où Pattison semble reprocher à Carl Appel d’avoir choisi pour aziziva son sens locatif (‘nahe’)14 et où lui-même préfère son sens appréciatif (‘favorable, kindly’),15 il est évident que nous nous trouvons ici devant le même cas d’amphibologie déjà évoqué dans III,27 et traité longuement par Roger Dragonetti.16
v.46-47
Tout en rendant bien l’idée de ces vers, la traduction de Pattison — “for her worth is so very great that she thinks that I should not dare, out of respect, to have joy from her”17 — fait passer la négation de la principale à la subordonnée. De ce point de vue, la traduction de Carl Appel est préférable, en ce qu’elle conserve la syntaxe originelle du texte: “denn so überhoch ist ihr Wert, dass sie nicht glaubt, dass ich bei. meiner Furcht es waqen könnte, Freude von ihr zu erwarten”.18 A ce propos, il est pour le moins curieux de constater que si Glynnis M. Cropp traduit en effet exactement ces vers — “Car son mérite brille tellement qu’elle ne considère pas, à cause de ma timidité, que j’oserais connaître la joie auprès d’elle”19 — elle en arrive à une interprétation de ce passage qui nous semble totalement erronée et en contradiction flagrante avec le contexte: “Sentant la timidité de son prétendant, la dame le juge incapable de mériter son amour. Par conséquent, nous savons qu’il fallait de la timidité, mais qu’il n’en fallait pas trop”.20 Or, dans le poème il est dit explicitement que la dame ne sait pas quel présent elle a fait au poète (vv.43-44). En d’autres termes, elle lui a donné de la joie, mais elle ne le sait pas. Sa valeur est tellement grande qu’elle ne peut pas s’imaginer qu’il ait pu l’aimer, d’autant plus qu’il le lui a caché, per temensa. Et cette dernière raison est explicitée dans ce qui suit: s’il ne lui en a rien dit, c’est qu’elle est tant nomenativa et qu’il craignait qu’elle ne le couvre de honte (vv.48-49). La dame ne le juge donc pas “incapable de mériter son amour”, elle ne sait même pas qu’il l’aime !
v.55
Pourquoi traduire que’m caliva par ‘for it is important to me’? Le sens premier de calivar (‘brûler’) convient bien mieux et est plus expressif.
v.62
Chez Pattison on peut lire el mal m’estra. Sans doute s’agit-il d’une faute d’impression, aussi proposerions-nous de lire, avec Appel et Lewent, e’z.
CHANSON V: TEXTE ET TRADUCTION
Je ferai un vers de telle manière que mon intention apparaisse où je [le] veux. Mais j’ai si haute aspiration qu’aussitôt je me mets à douter de pouvoir accomplir ma joie. Au contraire, je crains qu’elle n’en puisse survivre un seul jour, étant donné que mon désir est tellement éloigné du fait (= de son accomplissement ?)
Car dedans mon coeur s’ensemence une volonté et je crois qu’elle y croît par Amors qui lui donne une telle croissance que je n’ai souvenance de rien d’autre et que chose que je possède ne me donne aucune joie. Au contraire, j’abandonne toute autre joie et mon coeur la fuit, car je n’ai cure d’autre chose.
Pour cela, j’en souffre certes grande peine qui dedans mon coeur saute et danse, car jamais personne ne supporta pénitence aussi dure à cause d’une belle apparence. Mais je ne possède rien dont je puisse avoir de la joie, car un désir m’en presse et me dit de ne pas rechercher d’autre joie.
Bien m’a blessé en une telle veine cet amour qui maintenant me renouvelle et dont aucun médecin natif de Provence ne peut me donner guérison ni médecine qui puisse me rendre gai; certes, il n’y aura jamais personne qui puisse écrire le mal qui m’est un coin [enfoncé] dans le coeur.
Car Amors m’a mis telle chaîne, plus douce que miel de rayon de miel; quand je commence à y penser, je crois ensuite que le désir [que j’en ai] me vainc. Alors, pourquoi est-ce que j’échange mes pleurs pour de la joie et pourquoi vais-je comme chose pensive ? C’est parce que je n’ose pas montrer mon besoin.
J’ai ma volonté bien pleine de tel sens qu’elle en devient confuse; et je m’imagine qu’elle me tient en dépendance, car aucun homme ne fut en aussi grande joie uniquement à cause d’une promesse (= tout en n’ayant rien de plus qu’une promesse)! Dame, si vous m’étiez accueillante, aussitôt je saurais si je m’en glorifie comme un fou.
Mais elle ne sait pas quel présent elle m’a donné ni comment elle m’amorce. Car son Pretz resplendit de façon si éclatante qu’elle ne croit pas que j’eusse jamais osé avoir joie d’elle, à cause de mon respect; car elle est tellement renommée que je crains, si je le lui dis, qu’elle ne me couvre de honte.
Mais un bien grand désir réfrène mon coeur qui pêche sans eau. Puisque je ne puis le lui dire ouvertement, que Dieu lui en donne entendement, de telle sorte qu’elle puisse me restaurer ma joie! Car je ferai dire ce vers qui me brûle à celle à qui Pretz se joint.
Je suis un homme puissant si elle le comprend en joie, mais je ne sais pourquoi vivre si elle le comprend et n’en a cure ensuite.
Est-ce que je ne prendrai pas mon mal en joie ? Car Bos Respieg veut que je vive et m’enlève le mal dont je n’ai cure.