Raimbaut d'Orange

Les chansons

V Un vers farai de tal mena

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

A : Studj, III, 103 C : — Dc : AdM, XIV, 201. N : — N2 : Archiv, CII, 190. a : RLR, XIV, 150 + BA, 74.

Éditions & études

Choix, V, 414. MW, T, 79. RVO, 49. RO, 83.

3. Etudes, commentaires...

K. Lewent, ZFSL, LII, 158-60. J. Bourciez, RLR, LXXI, 389. PAT, 181. Ch. Roth, 465.

Un vers farai de tal mena

on vuelh que mos sens paresca.

Mas tant ai ric’entendensa

que tostz n’estauc en bistensa

que no posca complir mon gaug;

ans tem c’un sol jorm no·n viva

tant es mos desirs del fait lonh.

Je ferai un vers de telle manière que mon intention apparaisse où je [le] veux. Mais j’ai si haute aspiration qu’aussitôt je me mets à douter de pouvoir accomplir ma joie. Au contraire, je crains qu’elle n’en puisse survivre un seul jour, étant donné que mon désir est tellement éloigné du fait (= de son accomplissement ?)

Qu’ins en mon cor me semena

us volers, e crey que·y cresca

d’Amors que·y met tal creyssensa

que d’als non ai sovinensa,

ni res qu’ieu aya no·m fa gaug;

ans lays, e mos cors esquiva,

autre joy que d’al non ay sonh

Car dedans mon coeur s’ensemence une volonté et je crois qu’elle y croît par Amors qui lui donne une telle croissance que je n’ai souvenance de rien d’autre et que chose que je possède ne me donne aucune joie. Au contraire, j’abandonne toute autre joie et mon coeur la fuit, car je n’ai cure d’autre chose.

Pero si·n sofr’ieu gran pena

qu’ins en mon cor sal e tresca

qu’anc hom per belha parvensa

non trays tan greu penedensa.

Mas non ai per qu’ieu n’aya gaug,

quar us volers m’en abriva

e·m ditz qu’en altre joy non ponh.

Pour cela, j’en souffre certes grande peine qui dedans mon coeur saute et danse, car jamais personne ne supporta pénitence aussi dure à cause d’une belle apparence. Mais je ne possède rien dont je puisse avoir de la joie, car un désir m’en presse et me dit de ne pas rechercher d’autre joie.

Ben m’a nafrat en tal vena

est’amors qu’era·m refresca,

don nul metges de Proensa

nadius no·m pot far guirensa

ni mezina que·m fassa gaug;

ni ja non er hom qu’escriva

lo greu mal qu’ins el cor m’es conh

Bien m’a blessé en une telle veine cet amour qui maintenant me renouvelle et dont aucun médecin natif de Provence ne peut me donner guérison ni médecine qui puisse me rendre gai; certes, il n’y aura jamais personne qui puisse écrire le mal qui m’est un coin [enfoncé] dans le coeur.

Qu’Amors m’a mes tal cadena

plus doussa que mel de bresca;

quan mos pessars en comensa,

pus pes que·l dezirs m’en vensa.

Don, per que torn mon plor en gaug

e vau quo fai res pensiva ? -

Quar non aus mostrar mon bezonh.

Car Amors m’a mis telle chaîne, plus douce que miel de rayon de miel; quand je commence à y penser, je crois ensuite que le désir [que j’en ai] me vainc. Alors, pourquoi est-ce que j’échange mes pleurs pour de la joie et pourquoi vais-je comme chose pensive ? C’est parce que je n’ose pas montrer mon besoin.

Ben ai ma voluntat plena

de tal sen que s’entrebesca;

e cuig que m’aia tenensa,

car nuls hom mais per plivensa

non estet en aitan gran gaug!

Domna, si·m fossetz aiziva,

tost saubra s’en fol m’en peronh.

J’ai ma volonté bien pleine de tel sens qu’elle en devient confuse; et je m’imagine qu’elle me tient en dépendance, car aucun homme ne fut en aussi grande joie uniquement à cause d’une promesse (= tout en n’ayant rien de plus qu’une promesse)! Dame, si vous m’étiez accueillante, aussitôt je saurais si je m’en glorifie comme un fou.

Mas ill non sap qual estrena

m’a dada ni cum m’adesca.

Quar tant sos pretz sobregensa

qu’il no cre que per temensa

auzes ges de lei aver gaug;

qu’ill es tant nomenativa,

tem, si·l o dic, no me vergonh.

Mais elle ne sait pas quel présent elle m’a donné ni comment elle m’amorce. Car son Pretz resplendit de façon si éclatante qu’elle ne croit pas que j’eusse jamais osé avoir joie d’elle, à cause de mon respect; car elle est tellement renommée que je crains, si je le lui dis, qu’elle ne me couvre de honte.

Mas ben grans talans afrena

mon cor, que ses aiga pesca.

Pus no·ill o puesc a prezensa

dir, Dieus l’en don entendensa

a lieys, tal que me torn en gaug!

Que·l vers farai (que·m caliva)

dir a lieys a cuy Pretz se jonh.

Mais un bien grand désir réfrène mon coeur qui pêche sans eau. Puisque je ne puis le lui dire ouvertement, que Dieu lui en donne entendement, de telle sorte qu’elle puisse me restaurer ma joie! Car je ferai dire ce vers qui me brûle à celle à qui Pretz se joint.

Ricx hom suy si l’enten en gaug,

mas ieu no sai per que·m viva

si l’enten e pueys non a sonh.

Je suis un homme puissant si elle le comprend en joie, mais je ne sais pourquoi vivre si elle le comprend et n’en a cure ensuite.

Non entendrai mo mal en gaug?

Que·l Bos Respieg vol qu’ieu viva

e·l mal m’estra don non ai sonh

Est-ce que je ne prendrai pas mon mal en joie ? Car Bos Respieg veut que je vive et m’enlève le mal dont je n’ai cure.