Raimbaut d'Orange

Les chansons

X Ar vei bru, escur, trebol cel

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

C : MG, 217. E : MG, 524. No 2 : — R : Archiv, CII, 188.

Éditions & études

K. Fassbinder, ZRPh, XLIX, 463. RO, 100. PAT, 156.

3. Etudes, commentaires...

A. H. Schutz, MLN, LXVIII, 420.

Ar vei bru, escur, trebol cel

don per l’air vent’e giscl’e plou,

e chai neus e gels e gibres;

e·l sol qu’era cautz, ferms e durs

es sa calors teun’e flaca;

e fuelh e flors chai jos dels rams,

si que en plaitz ni en blàca

non aug chans ni critz mas dins murs.

Per qu’ieu chantarai alques grams.

Maintenant, je vois un ciel sombre, obscur et agité [qui est cause de ce qu’] à travers l’air il vente et il cingle et il pleut, et que tombe la neige et le gel et le givre; et le soleil qui était chaud, fort et rude, sa chaleur est ténue et faible; et feuilles et fleurs tombent des branches, tant et si bien que dans les haies comme dans les taillis, je n’entends ni chants ni cris, si ce n’est à l’intérieur des murs. C’est pour cela que je chanterai quelque chose de triste.

Mas aura ni plueja ni gel

no·m tengr’ieu plus que·l gen temps nou

s’auzes desplejar mos libres

de fag d’amor ab digz escurs;

so don plus Temers m’essaca

qu’ira·m fes dir midons e clams,

que mais d’amor don m’estaca

no chantari’ab nulhs agurs

tro plais vengues entre nos ams.

Mais je ne porterais pas plus d’attention à la tempête ni à la pluie ni au gel qu’à la gente saison si j’osais ouvrir mon livre de faits d’amour [rédigé] en mots obscurs; [c’est là ce] dont Temers m’empêche d’autant plus que Midons me fit exprimer ma colère et mes plaintes, de sorte que jamais plus, de quelque façon que ce soit, je ne chanterais d’amour — par quoi (= amour) elle me lie — jusqu’à ce qu’un accord se fasse entre nous.

Mas d’aisso que·m sap pro a fel

puesc chantar, don granz mals mi mou:

dels fals, plus ponhens que gibres,

envejos, parliers, mals tafurs.

C’us quex ponha et ataca

com als fis drutz sia Joys lams;

et on qu’aia porc ni vaca,

ilh n’auran pro e·l vis er purs,

e pueys fan grans critz, rotz e brams.

Mais de ceci je peux chanter, dont elle me sait fort irrité et dont grand mal me vient: des faux truands, plus cruels que vipère, envieux, bavards et mauvais. Car chacun d’eux cherche et s’efforce [de trouver] comment Joy peut devenir peu intense pour les amants fidèles; et où qu’il y ait [viande] de porc ou vache, ils en auront profit et le vin sera pur et ensuite, ils pousseront grands cris, rots et rugissements.

D’après l’éd. de PAT, pp.156-160.

Qu’ieu sai un trachor mal fizel

que par qu’aia sen meins q’un bou

et es ben dels regoîbres,

quar ponha cum traia segurs

son senhor que·l cor l’ensaca.

E s’er’entoisseguatz els cams

no·s cug que·l quezes tiriaca;

ans li querri’ab totz aturs

com lo pendes ab fortz liams.

Car je connais un archer (traître) auquel on ne peut se fier, qui semble avoir moins de sens qu’un boeuf et qui appartient sûrement aux regoîbres car il cherche comment viser (trahir) en toute sécurité son seigneur, de sorte qu’il lui emprisonne le coeur. Et s’il était empoisonné dans les champs, qu’il ne s’imagine pas que je lui chercherais du thiriaque; au contraire, je chercherais de toutes mes forces comment le pendre (prendre) avec de forts liens.

Quar anc Caîm qu’acis Abel

no saup de tracîon un ou

contra lieis — mas ieu par ibres,

quar li dic so don sui madurs,

si·m carga lo col e·m maca.

Mas tan me destrenh plus que fams

quan me soven de la raca,

que non aus parlar neis per jurs

de lieis, quan me menbra·l satams.

Car jamais Caïn qui occit Abel ne sut, en matière de trahison, la valeur d’un oeuf par rapport à elle — mais moi, je semble ivre, car je lui dis ce dont je suis mûr, tant elle me pèse sur le cou et me meurtrit. Mais cela me tourmente tellement plus que la faim quand je me souviens de la rosse, que je n’ose plus parler d’elle, même par jurons, quand je me souviens de la diablesse.

E si·m saubra·l chantars a mel

ab mon vers qu’ai fait pres d’an nou,

quan guarengals e gingibres

an lur sazo, ab mains gasurs.

E Mos Estreups — qu’es part Jaca,

no faria tal per dos dams

en aquesta rima braca,

ab qu’en fos sieus Acres e Surs

e, de sai, Peitaus e Roams.

Et, en effet, chanter aura pour moi le goût du miel, avec mon vers que j’ai fait aux approches de l’an neuf avec maints bavards, au moment où le garangal et le gingembre sont de saison. Et Mos Estreups, qui est par-delà Jaca, ne ferait pas ainsi [comme je fais] en ces rimes viles, même pas pour deux daims, même pas si Acre et Tyr étaient siennes et, ici, le Poitou et Rouen.

Qu’er, si be·s fer de l’esclaca,

s’il no men ab sos diz escurs,

si sui cel que i serai lams.

Car maintenant, quoiqu’elle se frappe de l’esclaca (?), si elle ne me ment pas avec ses paroles moroses, c’est moi qui en serai la victime.

Mos vers, qu’enaici s’estaca,

volgra que·m fos portaz segurs

a Demoniad’e que·l fos grams.

Mon vers, qui ainsi se porte garant de ma présence à ce jugement, je voudrais qu’il soit porté sûrement à Demoniada, et qu’il lui soit source d’irritation inserted “soit” before “porté”

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