v. 2 sv.
don per l’air vent’e giscl’e plou, …
Pattison traduit le verbe giseclar (v.2) par ‘siffler’, tout comme le fait d’ailleurs également Linda M. Paterson.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.100; PAT (Paterson, Troubadour and Eloquence) Linda M. Paterson , Troubadours and Eloquence , Oxford, At The Clarendon Press, 1975, pp.213-220 , p.158. Signalons, de prime abord, que ces deux critiques donnent ici à giseclar le sens traditionnellement accordé par les dictionnaires à ciselar . Il y a là, apparemment, une assimilation ou, pour le moins, un glissement de sens à propos duquel on serait en droit d’être étonné, si ce n’était que, de toute manière, on a là deux formes d’un seul et même verbe. Nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir sur ce problème dans la suite de notre travail.Pour les problèmes particuliers concernant ce verbe, voir infra , pp.156-157 (ch.XIII,5). Reste cependant que la structure même du texte de la chanson X — et plus particulièrement de sa première strophe — nous donne quelque raison de nous opposer à la traduction proposée par les deux critiques cités plus haut.
Nous avons déjà souligné le fait que les énumérations ternaires semblent moins fréquentes chez les troubadours provençaux que les paires synonymiques ou antonymiques.Voir supra , p.120. Il n’en est que plus important dès lors d’en constater la présence dans ce poème, d’autant plus que certaines d’entre elles sont en asyndète, soit complètement, soit partiellement; chose considérée comme également fort rare en ancien provençal.Ibid. — Ce phénomène se remarque en effet à travers tout le poème. Outre les structures binaires qui, elles, ne sont que normales, on trouvera — en dehors de la première strophe — les énumérations ternaires ou en asyndète suivantes: aura ni plueja ni gel (v.10); fals (...) envejos, parlier, mals [tafurz] (vv.21-2); critx, rotz e brams (v.27). Dans ce cas-là, cet emploi particulier de ce qui apparaît alors comme une marque stylistique d’importance, ne peut manquer d’attirer notre attention sur certains faits de structure. On remarquera en effet que toute la première strophe de ce poème se constitue autour de suites — ternaires d’abord, binaires ensuite — de substantifs, de verbes ou d’adjectifs, s’appliquant chaque fois, à l’intérieur de la série, soit à un même objet, soit à plusieurs objets similaires.
On trouvera ainsi que le ciel est bru, escur, trebol (v.1), qu’il tombe neus e gels e gibres (v.3), tandis que le soleil était cautz, ferms e durs (v.4). Passant à ce moment-là de la structure ternaire à la binaire, le texte nous apprend ensuite que la chaleur du soleil est devenue teun’e flaca (v.5), que fuelh e flors tombent des branches (v.6) et que en plais ni en blaca (v.7), on n’entend chans ni critz (v.8). En d’autres termes, dans les vv.1, 4 et 5, on a respectivement 3, 3 et 2 termes s’appliquant au même objet (cels et sol dans les deux derniers cas), tandis que dans les vv. 3, 6, 7 et 8, les séries ternaires ou binaires renferment des termes s’appliquant à des objets ou des phénomènes analogues mais distincts quand même.
Dès lors, la traduction que donne Pattison de la série ternaire vent’e gisc’el’e plou (“the wind blows and whistles, and it rains”)RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , loc.cit. ne nous semble que fort peu satisfaisante, dans la mesure même où elle ne tient pas compte de ce qui paraît bien être un procédé récurrent: en effet, contrairement à ce qui se passe dans les autres séries, deux des termes employés s’appliquent à un objet bien déterminé (‘wind’: vent’e gisc’el ) et le troisième à un autre (‘it rains’: plou ). Quant à la traduction de Linda M.Paterson — “... which cause it to blow and whistle and rain”PAT (Paterson, Troubadour and Eloquence) Linda M. Paterson , Troubadours and Eloquence , Oxford, At The Clarendon Press, 1975, pp.213-220 , loc.cit. — elle serait déjà plus acceptable, étant donné qu’on pourrait dire qu’ici le système est respecté: comme dans d’autres séries, les trois termes décrivent des objets ou phénomènes différents mais analogues: le souffle, le bruit, la pluie. Toutefois, il nous semble qu’ici aussi la difficulté n’est pas résolue.
A notre avis, le problème fondamental — qui s’est sans doute posé à Raimbaut lui-même — est le suivant : s’il est vrai que dans les énumérations ternaires ou binaires qui semblent structurer cette strophe, on a trois (deux) termes s’appliquant chaque fois, soit à un objet ou à un phénomène, soit à trois (deux) objets ou phénomènes différents mais analogues, comment faire pour respecter une structure ternaire de ce genre, lorsqu’on est confronté à deux objets seulement (vent/pluie) ? Une façon de tourner la difficulté pourrait être alors de choisir un terme s’appliquant aux deux objets ou, mieux encore, spécifier à l’évocation simultanée des deux. Dans cette optique, le choix de gisclar est on ne peut mieux justifié, étant donné que d’après le Donatz Proensals ce verbe signifie très exactement qu’il pluit simul et ventat , ‘to rain and be windy at the same time’.J. H. Marshall , The Donatz Proensals of Uc Faidit , London-Oxford, University Press, 1969, pp. 254 et 403 (“Glossaire”). — Voir aussi FEW, t. IV, p. 123 qui, pour cette signification-ci renvoie d’ailleurs au vers de Raimbaut d’Orange qui nous occupe; Kurt Baldinger , Dictionnaire onomasiologique de l’ancien occitan , Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1975, fasc. I, p. 42, § 99. Cela étant, nous proposerions de traduire gisclar par ‘cingler’.‘Cingler’ au sens de ‘frapper’ est attesté abondamment pour gisclar (voir infra , p. 146). D’autre part, en français moderne le terme nous semble des plus appropriés pour exprimer, à la fois, l’action de pleuvoir et de venter.
↩ au vers 2
v. 24
com als fis drutz sia Joys lams;
Walter T. Pattison considère le terme lams comme étant un substantif et traduit ce vers par : ‘How Joy may be as brief as a lightning flash for true lovers’.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p. 101. A quoi Linda M. Paterson fait remarquer que le sens ‘lightning’ semble plus approprié dans le cas de la seconde occurrence de lams , au v.57, ce dont elle ne parvient d’ailleurs pas non plus à nous persuader. En ce qui concernant le v.24, elle propose d’y considérer ce terme comme un adjectif et, faisant appel à Meyer-Lübke, elle le traduit par ‘debilitated’ et, de là, filthy, base .PAT, p.159. En fait, là où Meyer-Lübke avance un étymon longobard et traduit lams par ‘schwach, gebrechlich’,Wilhelm Meyer-Lubke , Romanisches Etymologisches Wörterbuch , Heidelberg, 1930-32, 3e éd. (ci-après REW (Meyer-Lubke, Romanisches Etymologisches Wörterbuch) Wilhelm Meyer-Lubke , Romanisches Etymologisches Wörterbuch , Heidelberg, 1930-32, 3e éd ), p.395, § 4861 voie aussi à Friederich Dietz , Etymologisches Wörterbuch der romanischen Sprachen , Bonn, Adolf Marcus, 1887, 5e éd., p.356 qui donne à lams la signification de ‘hinkend, auch einarmig’ et cite également Rochegude , Glossaire occitanien : ‘imparfait, boiteux, estropié, manchot’. il apparaît qu’il faille plutôt remonter au gothique qui aurait donné, en ancien provençal, un continuateur lam auquel le FEW von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch donne la signification de ‘peu intense (d’un sentiment)’.FEW (von Wartburg, Französisches etymologisches…) von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , t.XVI, p.441. — En ce qui concerne l’origine gothique du terme, von Wartburg se réfère à Ernst Gamillscheg , “Historia lingüística de los Visigodos”, dans Revista de Filologia Española , XIX (1932), pp. 229-260. Ce qui convient on ne peut mieux dans le cas qui nous occupe.
D’autre part, en ce qui concerne le v.57, si lams peut en effet signifier ‘éclair’, cela ne nous permet toutefois pas d’en faire un adjectif avec le sens de ‘thunderstruck’ ainsi que le voudrait Linda M. Paterson.PAT, loc.cit. — En fait, lam(s) = ‘éclair’ est un autre mot. Il s’agit du substantif lamp remontant au grec λαμπηρής (voir FEW (von Wartburg, Französisches etymologisches…) von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , t.V, p.145). Vu le contexte — qui n’est d’ailleurs pas non plus des plus clairs — les sens proposés par Rochegude, Diez et Meyer-Lübke nous semblent mieux convenir. À titre d’hypothèse, on pourrait même avancer à partir de ces significations-là le sens de ‘victime’.On remarquera que tant en gothique que dans la racine indo-germanique du terme, on retrouve des sens apparentés (voir, respectivement, Friederich Kluge , Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache , Berlin W. de Gruyter, 1957, 17e éd., p.418 et Julius Pokorny , Indogermanisches etymologisches Wörterbuch , Bern, A. Francke, 1959, p.674.
↩ au vers 24
v. 28 sv.
Qu’ieu sai un trachor mal fizel …
Pattison signale à juste titre que le mot trachor (v.28) est ambigu et peut avoir tant le sens de ‘traître’ que celui d’ ‘archer’ (=Cupidon).RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.103. En revanche, il traduit la forme verbale traia (v.31) uniquement par ‘betray’,RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.101. tout comme Linda M. Paterson,PAT (Paterson, Troubadour and Eloquence) Linda M. Paterson , Troubadours and Eloquence , Oxford, At The Clarendon Press, 1975, pp.213-220 , p.158. sans tenir compte de ce qu’ici aussi se retrouve l’ambigüité qu’il remarquait précédemment à propos de trachor . En effet, si cette forme verbale peut être considérée comme une troisième personne du subjonctif présent de traïr, trazir (= ‘trahir’), c’est que précisément ce verbe, qui appartient en fait à la conjugaison inchoative -et présente de ce fait un subjonctif présent trasca Voir Joseph Anglade , ouv.cité , p.351. - peut également emprunter certaines formes à traïre (‘tirer, lancer, viser’).Inversement, le subjonctif présent de traïre , qui est normalement traia (à la troisième personne), peut aussi se présenter sous la forme trasca , empruntée à traïr, trazir (voir ibid. , p.350 ainsi que C.A.F. Mahn , Grammatik und Woerterbuch der altprovenzalischen Sprache. I: Lautlehre und Wortbiegungslehre , Koethen, 1885, § 416). De cette manière traia est parfaitement analogue à trachor , analogie d’ailleurs renforcée par le contexte immédiat: un archer/traître (trachor ) auquel on ne peut se fier (mal fizel ) et qui cherche comment viser/trahir (traia ) en toute sécurité (segurs ). A ce propos on remarquera l’antithèse rendue plus apparente encore par l’emploi de ces mots ambigus:
mal fizel (v.28) trachor ↔ segurs (v.31) traia
↩ au vers 28
v. 30
et es ben dels regoîbres,
Le terme regoîtbres n’apparaît que chez Raimbaut d’Orange,Voir infra , p. 452. mais devrait être mis en rapport, d’après Pattison, avec les mots votbre, revotbre, rebotbre (‘regain’), et signifierait dès lors, au sens figuré, ‘from the country, churly’.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p. 103. Pour Linda M. Paterson, “the image of second growth could suggest something stunted or second-rate”;PAT (Paterson, Troubadour and Eloquence) Linda M. Paterson , Troubadours and Eloquence , Oxford, At The Clarendon Press, 1975, pp.213-220 , p. 159. ce qui l’amène à traduire, littéralement, par ‘the second harvest’.Ibid. , p. 158. En effet, le contexte semble suggérer une connotation négative. Dans ce sens, il est sans doute intéressant de constater que, si sous l’étymon re-vivere on trouve dans le FEW von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch nombre de formes occitanes telles que revioure, revoybre, reboybre, reboyre, roibre, votbre , etc..., en revanche, il est fort rare de rencontrer des formes en r̥ g u i v r̥ tant en provençal qu’en français d’ailleurs. À cet égard, le FEW von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch ne nous fournit guère que regouive (bberr.), r̥ g u i v r̥ (bourbonn.), regouiver (Centr.), gouivre (Saint Chartier), gouive et se gouiver (Centr.).FEW (von Wartburg, Französisches etymologisches…) von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , t. X, pp. 361-362. Ces deux dernières formes nous paraissent d’ailleurs particulièrement intéressantes en ce qu’elles sont les seules, parmi tous les continuateurs de re-vivere , à présenter cette connotation négative que semble en effet requérir notre texte, leur signification respective étant: ‘relais boueux d’une inondation, qui font pousser le regain’ et ‘se couvrir de boue’.Ibid. , p. 361. A titre d’hypothèse, on pourrait peut-être se laisser guider par ces significations-là et avancer la traduction suivante pour regotbres : ‘ceux qui [re]couvrent de boue’. Toutefois, tout ceci reste fort conjectural.
D’autre part, si l’on peut établir un rapport entre regotbres et des formes telles que votbre, revotbre, rebobre ..., ne pourrait-on pas accepter, avec autant de raisons, un lien avec gibres ? N’oublions pas que ce terme apparaît déjà deux fois dans le texte: une première fois (au v.3) avec le sens de ‘givre’, ce qui ne nous mène pas fort loin, mais la seconde fois (au v.21) avec la signification de ‘vipère’; ce qui nous donne de nouveau les connotations négatives dont nous avons besoin dans cette quatrième strophe! Bien sûr, les continuateurs occitans de vīpera sont très éloignés, phonétiquement, de regotbres : vibra, giurg, giurar, gibre, vibron, guivre, guivran .FEW , t.XIV, p.488 Cependant, il existe en ancien français des formes qui seraient susceptibles d’autoriser un tel rapprochement: voivre, voyuvre, guibre, vouivre, gruivre .Ibid. Cette seconde hypothèse acquiert quelque fondement supplémentaire, nous semble-t-il, lorsqu’on sait, qu’outre le sens primaire de ‘vipère, serpent’, certains de ces mots présentent des significations qui pourraient éventuellement bien s’insérer dans le contexte de ce poème, p.ex.: guibre (havr.) ‘méchante femme’, ‘rosse’; vouivre (Dôle) ‘personne méchante’; guivre (Agn.) adj. ‘excitable’, ‘méchant’.Ibid.
Quoi qu’il en soit, qu’il s’agisse de notre première hypothèse ou de notre seconde, il n’y a là que des suppositions dont nous reconnaissons pleinement la fragilité.Il faudrait, p.ex., pouvoir expliquer, dans le cas de la seconde hypothèse, la présence du préfixe RE- . En effet, malgré qu’il soit souvent vide de sens, son adjonction à un substantif ne semble attestée en ancien provençal. — Voir à ce propos Edward L. Adams , ouv. cité , pp. 455 et 476. Force nous est donc de conclure, provisoirement, qu’en l’absence d’éléments plus convaincants le problème reste entier.
↩ au vers 30
v. 49
an lur sazo, ab mains gasurs.
Ici aussi nous avons un hapax, gasurs . Il est cité par Raynouard et Levy, dans ce vers bien sûr, mais sous une forme gafur ,LR (Raynouard, Lexique roman ou Dict. de la langue…) M. Raynouard , *Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours comparée avec les autres langues romanes. Réimpression de l’original publiée à Paris, 1836-1845, Heidelberg, Carl Winterverlag, t.V, p.11 , t.III, p.515; SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.IV, p.13. — Voir aussi infra , p.452. à laquelle ils donnent la traduction de ‘gourmand, glouton’; traduction reprise telle quelle tant par Pattison que par Linda M. Paterson, sans nulle autre explication.Voir RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.101 et PAT (Paterson, Troubadour and Eloquence) Linda M. Paterson , Troubadours and Eloquence , Oxford, At The Clarendon Press, 1975, pp.213-220 , p.158. Il est vrai que le FEW von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch nous donne une forme gaffare ‘ergreifen’, qui serait l’étymon de l’ancien provençal gafar signifiant ‘saisir’ et, de là, ‘mordre, manger avec avidité’.FEW (von Wartburg, Französisches etymologisches…) von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , t.IV, pp.18-20. — Remarquons que là où le FEW von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch prétend que l’étymologie de ces mots reste incertaine, O. Bloch et W. von Wartburg , Dictionnaire étymologique de la langue française , Paris, P.U.F., 1968, 5e éd., p.283 renvoient “très probablement” à un goth. gaffōn (voir aussi FEW von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , T. XVI, p.6.). Passer de ce verbe à un substantif gafur serait éventuellement possible, encore qu’il y ait là certains problèmes quant à la dérivation: on s’attendrait plutôt à une forme en -ador .Voir Edward L. Adams , ouv. cité , pp.36sv .
Cependant, contrairement à ce qu’affirment Raynouard et Levy, les éditeurs de ce texte retiennent non pas la forme gafurs , mais bien gasurs .Outre RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 et PAT (Paterson, Troubadour and Eloquence) Linda M. Paterson , Troubadours and Eloquence , Oxford, At The Clarendon Press, 1975, pp.213-220 , voir aussi Klara M. Fassbinder , ‘Der Trobador Raimbaut von Vaqueiras’, dans Zeitschrift für romanische Philologie , XLIX (1929), p.464. Or, si nous avons là la graphie correcte du mot, celle-ci pourrait nous mener sur une toute autre piste. D’après le FEW von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , l’étymon gas- peut donner en ancien français e.a. gaser ‘babiller, se plaire à dire des riens’, jaseur ‘qui aime à jaser, à bavarder’.FEW (von Wartburg, Französisches etymologisches…) von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , t.IV, pp.72-74. Sans doute, nous ne retrouvons parmi les continuateurs occitans de gas- nulle trace de gasurs . On remarquera cependant le béarnais jasá ‘railler’, le rhodanien gasaïá .
gazouiller, babiller’, l’ancien provençal gazel ‘jaserie’, etc.Ibid. Bien entendu, il y a ici également, tout comme dans le cas de gafur , le problème de la formation du mot. Ce qui fait que le problème reste entier.
↩ au vers 49
v. 55
Qu’er, si be·s fer de l’esclaca,
Si esclacaa est en effet un terme renvoyant à une arme quelconque,Voir RO, p.104 qui y voit aussi la possibilité d’un patronyme; Leo Pollmann , ouv. cité , pp.40-41, pour qui le terme renvoie au trobar clus comme l’estoc bretó de Marcabru; PAT, p.160 qui traduit par ‘fracas’ tout en n’excluant pas l’éventualité que Raimbaut se réfère à “a fearsome mêlée”. ne pourrait-on pas supposer que la Dame, à laquelle Raimbaut fait allusion au vers suivant, est également le sujet de s fer ? Dans cette hypothèse, notre traduction serait alors la suivante : ‘Car maintenant, quoiqu’elle se frappe de l’esclacaa , si elle ne ment pas avec ses paroles moroses, c’est moi qui en serai la victime’. En d’autres termes, nous interpréterions ce passage ainsi : quoique ma Dame se nuise (en m’éloignant, en ne répondant pas à mon amour), si elle ne ment pas (en m’interdisant de chanter [en] à son propos), c’est fait moi qui suis blessé.
↩ au vers 55
v. 56
s’il no men ab sos diz escurs,
Nous traduisons ici motz escurs par ‘paroles moroses’, tout comme Linda M. Paterson (‘black, angry words’).Ibid. Pattison, lui, s’en tient à ‘ambiguous speech’ ce qui est, pour le moins, une traduction ambiguë! Quoi qu’il en soit, à notre avis ce passage ne se rapporte pas du tout à la création poétique ni au trobar clus , comme le voudrait Leo Pollmann.Leo Pollmann , loc. cit. Sans revenir pour cela sur la réfutation que fait Linda M. Paterson de ce passage, nous voudrions cependant y ajouter que, d’une part, Pollmann ne tient aucun compte du contexte de ces vers et que, de l’autre, il fonde son interprétation e.a. sur ce qui nous semble être une mauvaise compréhension des vv. 33-34 de la chanson II de Raimbaut, là où il traduit eserìma et escrim par ‘Fechten’ et ‘schirmit’.Pour notre interprétation de ce passage, voir supra , p. 62 Si rapport avec le trobar clus il y a, c’est tout à fait indirectement et ironiquement, par le biais de ces motz escurs précisément, qui ne peuvent que renvoyer l’auditeur/lecteur à ceux du v. 13 qui, eux, en revanche, se rapportent indéniablement à ce style de poésie, dans la mesure où ils s’appliquent à mos libres/de fag d’amor (vv. 12-13), c’est-à-dire à la poésie même de Raimbaut.
↩ au vers 56
v. 58
Mos vers, qu’enaici s’estaca,
Pattison traduit s’estaca par ‘restrains itself’, tandis que pour Linda M. Paterson il faudrait comprendre ‘is fastened up’.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p. 101; PAT (Paterson, Troubadour and Eloquence) Linda M. Paterson , Troubadours and Eloquence , Oxford, At The Clarendon Press, 1975, pp.213-220 , p. 158. Ces traductions renvoient toutes au sens premier de ce verbe: ‘attacher, lier’.LR (Raynouard, Lexique roman ou Dict. de la langue…) M. Raynouard , *Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours comparée avec les autres langues romanes. Réimpression de l’original publiée à Paris, 1836-1845, Heidelberg, Carl Winterverlag, t.V, p.11 , t.III, pp. 198-199. On remarquera cependant que Levy le cite dans quelques expressions figées assez remarquables et que, qui plus est, ces mêmes expressions se rencontrent aussi avec le verbe fermar qui, lui aussi, a un sens premier identique à estacar :SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.III, p. 294 et pp. 460-461.
estacar batalha — fermar batalha estacar drech — fermar drech
Ce qui nous intéresse ici, c’est surtout la seconde expression qui peut aussi se rencontrerIbid. sous la forme (fermar) plaitz .
Sans doute, le verbe est employé seul, dans notre poème, mais il existe des exemples de tels emplois pour son synonyme fermar – toujours avec le sens de atacar (fermar {lang=oc} drech {lang=oc} platz {lang=oc}), c’est-à-dire: ein Bürgen dafür stellen, dass man vor Gericht erscheinen wird .Ibid. Connaissant l’importance du vocabulaire juridique chez RaimbautVoir à ce propos, RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.57. et, surtout, sachant que dans ce même poème il a affirmé qu’il ne chanterait plus l’amour tro plais vengues entre nos ams (v.18) , ne pourrait-on pas ici donner à ce verbe cette signification-là ? Dans ce sens, on pourrait comprendre que la chanson qui vient de se terminer garantit la présence de Raimbaut à ce plais qu’il réclame : ’ Et mon vers qui ainsi se porte garant de ma présence à ce jugement, je voudrais qu’il soit porté sûrement à Demonizada et qu’il lui soit source d’irritation’. Il n’y a là qu’une hypothèse, peut-être, mais le fait que le même verbe estacar soit employé au v.14, également à la rime et, en outre, dans l’immédiate proximité de l’évocation de ce plais (...) entre nos ams , et que là précisément il ait, sans nul doute possible, son sens premier, nous semble particulièrement significatif.
↩ au vers 58