Raimbaut d'Orange

Les chansons

XXXIX Ar resplan la flors enversa

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

C : — D : Est.,90 E : — I : — K : — M : MG,325. No : — O : Archiv,CII,185. O : Atti Accad. dei Lincei, ser. IV, t. II, 39. R : — a : RLR, XLV, 148 + BA, 73. U : Archiv, XXXV, 377 et MG, 1304 c : StudJ, VII, 244.

Éditions & études

C. Appel, Chrest., 60 HILL-BERGIN, 50 Viscardi, Flor., 50. M. de Riquer, Lirica, I, 157. RO, 199 A. Roncaglia, Le più..., 332. M. Boni, Antol, I, 14 H. Tuchel, Die Trobadors, 74. R. Hamtin, ...Intr., 136. A. Press, Anth., 106. P. Bec, Nouv. anth., 204. R. Lafont, Trobar, 120. L. T. Topsfield, Troub. and Love, 154.

3. Etudes et commentaires...

Rv0, 99. F. M. Chambers, RPh, VII, 235. P. Cherchi, Romania, XCIII, 77. PAT, 184. Ch. Roth, 464.

Ar resplan la flors enversa

pels trencans rancx e pels tertres,

cals flors ? Neus, gels e conglapis

que cotz e destrenh e trenca;

don vey morz quils, critz, brays, siscles

en fuelhs, en rams e en giscles.

Mas mi ten vert e jauzen Joys

er quan vey secx los dolens croys.

Maintenant, la ‘fleur inversée’ resplendit parmi les écueils tranchants et les tertres. Quelle fleur ? [C’est] neige, gel et givre qui brûle et tourmente et tranche; et dont je vois cris, hurlements, clameurs et sifflements morts parmi les feuilles, rameaux et jeunes pousses. Mais Joy me tient maintenant vert et joyeux, quand je vois les misérables vilains de mauvaise humeur.

Car enaissi m’o enverse

que bel plan mi semblon tertre,

e tenc per flor lo conglapi,

e·l cautz m’es vis que·l freit trenque,

e·l tro mi son chant e siscle,

e paro·m fulhat li giscle.

Aissi·m suy ferm lassatz en joy

que re non vey que·m sia croy,

Car ainsi je m’inverse [les choses], de sorte que belles plaines me semblent être tertres, et que je tiens le givre pour fleur, inserted “et que je tiens le givre pour fleur,” et il me semble que le chaud tranche le froid et le tonnerre m’est chant et piaillement, et les pousses me semblent être couvertes de feuilles. Je suis si fermement relié à Joy que je ne vois rien qui puisse me sembler mauvais,

mas una gen fad’enversa

- cum s’eron noirit en tertres -

que·m fan pro pieigz que conglapis,

q’us quecx ab sa lengua trenca

e·n parla bas et ab siscles;

e no y val bastos ni giscles

ni menassas — ans lur es joys

quan fan so don hom los clam croys.

si ce n’est une race de gens sots et “renversés” — comme s’ils étaient nourris sur un tertre — qui me font plus de tort que le givre, car chacun d’eux tranche avec sa langue et en parle bas et avec sifflements. Et ni bâton ni verge ni menace ne valent en cette matière — au contraire, ce leur est une joie quand ils font ce dont on les clame mauvais.

Qu’ar en baizan no·us enverse,

no m’o tolon pla ni tertre,

Dona, ni gel ni conglapi,

mas Non-Poder trop e·n trenque.

Dona, per cuy chant e siscle,

vostre belh huelh mi son giscle

que·m castion si·l cor ab Joy

qu’ieu no·us aus aver talan croy.

Ni plaine ni tertre, Dame, ni gel ni givre m’empêchent de vous renverser en vous baisant, mais je trouve [en moi] Non-Poder et j’en coupe court (= et, pour cette raison, j’abandonne). Dame, pour qui je chante et siffle (comme un oiseau), vos beaux yeux me sont des verges qui me châtient tant le coeur avec Joy, que je n’ose avoir mauvais désir envers vous.

Anat ai cum cauz’enversa

sercan rancx e vals e tertres,

marritz cum selh que conglapis

cocha e mazelh’e trenca:

que no·m conquis chans ni siscles

plus que folhs clercx conquer giscles.

Mas ar — Dieu lau — m’alberga Joy

malgrat dels fals lauzengiers croy.

Je suis allé comme chose inversée, cherchant écueils et vallons et tertres, triste comme celui que givre tourmente et tue et tranche: car chant ni sifflement ne m’ont conquis, pas plus qu’une verge ne conquiert fol clerc. Mais maintenant — Dieu soit loué! — Joy m’héberge, malgré les faux et mauvais lauzengier.

Mos vers an — qu’aissi l’enverse,

que no·l tenhon bosc ni tertre -

lai on hom non sen conglapi,

ni a freitz poder que y trenque.

A midons lo chant e·l siscle

clar, qu’el cor l’en intro·l giscle,

selh que sap gen chantar ab Joy,

que no tanh a chantador croy.

Qu’aille mon vers — car ainsi je l’ “in-verse”, de sorte que ne le retiennent ni bosquets ni tertres — vers cet endroit où l’on ne sent pas le givre et où le froid n’a pas le pouvoir qui tranche. Qu’il le chante et le siffle à Midons clairement, et que dans le coeur il lui en introduise les pousses, celui qui sait bien chanter avec Joy, car il (= le chant) ne sied pas au mauvais chanteur.

Doussa Dona, Amors e Joys

nos ajosten malgrat dels croys.

Douce Dame, qu’Amor et Joy nous assemblent, malgré les mauvais!

Jocglar, granren ai meynhs de Joy!

quar no·us vey, en fas semblan croy.

Joglar, j’ai beaucoup moins de Joy!, car je ne vous vois pas et j’en fait mauvais semblant.