Chanson XIV
Ara non siscla ni chanta
pp. 166–169
CHANSON XIV: REMARQUES
vv.8-9
Pattison traduit par “For my lady wants me to put away sadness”,1 interprétant ainsi dols comme un cas régime pluriel, complément de loing (première personne). Il se fait toutefois que dol s’emploie habituellement au singulier et qu’on ne connaît qu’un seul cas attesté d’un emploi au pluriel, chez Bertran de Born: ni mi pres en dols (éd. Stimming, 1913, ch. XXI,3).2 Toutefois, même dans ce dernier cas le doute subsiste et Stimming se demande si l’on ne ferait pas mieux d’y voir un cas sujet.3 Chose tout à fait possible, au demeurant, dans le vers de Raimbaut qui nous occupe: il suffit pour cela de prendre loing pour une troisième personne du subjonctif, avec la signification de ‘sich entfernen von, verlassen fliehen’:4 ‘Car il plaît à ma Dame que Dols m’abandonne’.
vv.22-23
Dans la phrase E neys noca’m n’espavanta / lur estols, Pattison néglige de traduire le verbe nocar: “And even the swarm of (...) does not frighten me”.5
v.30
A.H. Schutz s’élève contre l’hypothèse de lecture de Pattison qui veut voir en sols un mot à la rime.6 En fait, c’est Pattison qui a raison: sols est une rime interne (voir rossigniols/auriols, v.2; dols/fols, v.9; esquirols/cabrols, v.16; estols/mols, v.23; sols/filhols, v.30; tols/vols, v.37). Cependant, nous ne sommes plus d’accord avec Pattison lorsque celui-ci affirme que dans sols il y a un o et que, de ce fait, le mot peut signifier non seulement ‘surface, sol’ mais aussi ‘la terre, le monde’. En fait, sol signifie uniquement ‘soleil’ et les significations données par Pattison correspondent à sol.7 Il suffit d’ailleurs de regarder les autres mots à la rime, pour s’apercevoir qu’il s’agit de o: aucun d’entre eux ne présente de ɔ.8
v.32-33
Là où on lit dans C ans li lais en balans / lo mon..., R et a présentent: e·l balans.9 C’est cette dernière leçon que suit Pattison, qu’il traduit par “I leave to Him in the balance the whole world”. Partant de la constatation que balans substantif masculin n’est attesté dans aucun dictionnaire (on ne trouve que le féminin balansa), Charles Roth se demande s’il n’y a pas lieu de lire ans li lais e·l balans et d’y voir “une forme verbale du verbe balansar, dont un des sens attestés est ‘peser’, d’où l’on pourrait inférer celui de ‘mettre dans le plateau de la balance’”.10 De toute manière, cela ne modifie en rien le sens des vers, mais cette solution est tentante.
v.37
Schutz se demande si vols n’est pas plutôt un parfait.11 Dans ce cas-là, on aurait affaire ici au verbe volver, ce qui n’offre aucun sens satisfaisant dans ce contexte. En fait, tout comme pour tols (même vers!) nous avons ici aussi une seconde personne de l’indicatif présent du verbe voler.12
CHANSON XIV: TEXTE ET TRADUCTION
Maintenant ne siffle ni ne chante le rossignol, et le loriot ne crie pas dans le verger ni dans la forêt, ni n’apparaît fleur jaune ou bleue. Et pourtant, Joi et Chan naissent en moi et croissent pendant que je veille. Car ils ne viennent plus, comme ils en avaient l’habitude, pendant que je rêve.
Car il plaît à Midonz que Dol m’abandonne! Et je serai bien fou si je ne reste pas tout le temps avec elle puisqu’elle détruit ma douleur la plus rude, de sorte que fardeau ni tourment ne peuvent me porter préjudice et que souffrance (ni petite ni grande) ne peut me causer douleur.
Car il s’en faut de peu que mon corps ne m’échappe, car il n’y a écureuil ni chevreuil aussi léger que moi, puisque la joie que je cherchais m’est dans la tête; c’est ce dont je suis gai en dansant et je serai tout élan (= et je ne cesserai de sauter), puisque ma Dame veut mon avantage.
Et même leur bande de lauzengier félons, faux et faibles ne me nuit ni m’épouvante pas le moins du monde: que Dieu les détruise! Et ainsi, Midonz me prend et m’entrave pour certes plus de mille ans, tout à son commandement, car elle ne permet pas que je m’élance vers d’autres corps.
Que Dieu [[hand: “Dieu” inséré au-dessus de la ligne, au-dessus de “Que qui”]] qui accomplit les quarante jours par lesquels notre monde s’est converti, ne me donne jamais rien de plus, en don ou en prêt, pourvu qu’il me l’ait réservée. Au contraire, je lui laisse dans la balance le monde et mille fois autant en échange de celle qui m’enlève toute fausseté.
Car avec ton coeur qui se plante dans le mien, je sais que tu m’ôtes — car tu ne veux pas me la donner, Dame que Joi nourrit et vêt — toute la fausseté qu’hélas! je supportai. Noblement, tu me l’enlevas. Par Saint Jean, maintenant s’accroît en moi le désir dont je tomberai à terre en m’évanouissant!
Ah! Dame digne d’éloges, je m’imagine maintenant que je vous tiens dans mes bras en vous embrassant.
Joglar, je désire votre succès et Dieu le veut mille fois autant.