Raimbaut d'Orange

Les chansons

XIV Ara non siscla ni chanta

Tradition manuscrite & éditions

Ara non siscla ni chanta

rossigniols, ni crida l’oriols

en vergier ni dinz forest,

ni par flors groja ni blava.

E si·m nais Jois e Chans

e creis en veillians,

car no·m ven com sol sonnejans.

Maintenant ne siffle ni ne chante le rossignol, et le loriot ne crie pas dans le verger ni dans la forêt, ni n’apparaît fleur jaune ou bleue. Et pourtant, Joi et Chan naissent en moi et croissent pendant que je veille. Car ils ne viennent plus, comme ils en avaient l’habitude, pendant que je rêve.

Car a Midonz atalanta

qe·m loing Dols! E serai ben fols

s’eu totz temps ab leis non rest,

pos frain ma dolor plus brava

si qe fais ni afans

no·m pot esser dans,

ni maltraigz no·m dol paucs ni grans.

Car il plaît à Midonz que Dol m’abandonne! Et je serai bien fou si je ne reste pas tout le temps avec elle puisqu’elle détruit ma douleur la plus rude, de sorte que fardeau ni tourment ne peuvent me porter préjudice et que souffrance (ni petite ni grande) ne peut me causer douleur.

C’a pauc lo cors no·m n’avanta,

q’esquirols non es ni cabrols

tan lieus com eu sui, q’el test

m’es la joia q’eu cercava;

don son jai en trepans

e serai tot lans,

pos ma dona vol mos enans.

Car il s’en faut de peu que mon corps ne m’échappe, car il n’y a écureuil ni chevreuil aussi léger que moi, puisque la joie que je cherchais m’est dans la tête; c’est ce dont je suis gai en dansant et je serai tout élan (= et je ne cesserai de sauter), puisque ma Dame veut mon avantage.

E neys noca·m n’espavanta

lurs estols dels fels, fals e mols

lauzengiers, cui Deu tempest,

si·m pren Midonz e m’entrava

per ja mais a mil ans,

tot als seus comans.

Q’en als cors non col q’eu m’eslans.

Et même leur bande de lauzengier félons, faux et faibles ne me nuit ni m’épouvante pas le moins du monde: que Dieu les détruise! Et ainsi, Midonz me prend et m’entrave pour certes plus de mille ans, tout à son commandement, car elle ne permet pas que je m’élance vers d’autres corps.

Ja Deus, qe·ls jornz fes qaranta,

don mos sols es tornatz fillols,

no·m des a don ni a prest

mais re, si leis mi salava.

Anz li lais el balans,

lo mon e mil tans

contra leis qe·m tol totz enjans.

Que Dieu “Dieu” inséré au-dessus de la ligne, au-dessus de “Que qui” qui accomplit les quarante jours par lesquels notre monde s’est converti, ne me donne jamais rien de plus, en don ou en prêt, pourvu qu’il me l’ait réservée. Au contraire, je lui laisse dans la balance le monde et mille fois autant en échange de celle qui m’enlève toute fausseté.

C’ap ton cor q’el mieu se planta,

sai qe·m tols — car donar no·m vols,

Domna que Jois pais e vest -

tot l’enjan q’a me! portava.

Gen lo·m trais. Sain Johans!

Ar m’en creis talans

don cairai el sol ablasmans!

Car avec ton coeur qui se plante dans le mien, je sais que tu m’ôtes — car tu ne veux pas me la donner, Dame que Joi nourrit et vêt — toute la fausseté qu’hélas! je supportai. Noblement, tu me l’enlevas. Par Saint Jean, maintenant s’accroît en moi le désir dont je tomberai à terre en m’évanouissant!

Ai! Domna prezans,

ar penz qe·us acol en baizans.

Ah! Dame digne d’éloges, je m’imagine maintenant que je vous tiens dans mes bras en vous embrassant.

Joglar, vostr’enans

voil, e DIeus lo vol mil aitans.

Joglar, je désire votre succès et Dieu le veut mille fois autant.