Raimbaut d'Orange

Les chansons

XXII Ben sai c'a sels seria fer

Tradition manuscrite & éditions

Ben sai c’a sels seria fer

que·m blasmon qar tan soven chan

si lor costavon mei chantar.

Meils m’estai,

pos lei plai

que·m te jai

qu’ieu no chant mia per aver:

qu’ieu n’enten en autre plazer.

Je sais bien qu’à ceux-là ce serait désagréable — à ceux qui me blâment car je chante si souvent — si mon chant leur coûtait [ de l’argent ]. Il me convient mieux, puisque cela plaît à celle qui me tient gai, de ne pas chanter du tout pour de l’argent: car j’aspire à un autre plaisir.

E per als m’en cug plus anquer:

quar tan soven com en chantan

no la puesc auzen totz nommar!

E pueis ai

tan gran jai

quan quex brai

so qu’ieu dic, c’adonx cug tener

Dieu o lieis don me volh temer!

Et pour une autre raison je m’en soucie encore davantage: car je ne peux pas faire sa renommée pendant que tous écoutent (=devant tous) aussi souvent que je ne le fais en chantant! Et puis j’ai une si grande joie quand chacun crie ce que je dis, qu’alors je crois tenir Dieu ou celle dont je veux me soucier!

Bo·m sap qi de Midonz m’enquier,

q’ieu no i faz ges feignien semblan.

E creis m’en gaugz cant n’aug parlar.

Neus de lai

on no·s fai

no(m)s, metrai,

quant diretz de lieis, tal plazer,

cossi·us n’era datz grans aver.

Il m’est agréable celui qui de Midonz s’enquiert auprès de moi, de sorte que je ne lui fais certes pas d’apparence trompeuse. Et ma joie s’en exalte quand j’entends parler d’elle. Et même là où ma Dame ne se rend point (=n’est point ?) je mettrai (=j’aurai ?) un tel plaisir, quand vous me parlerez d’elle comme si grandes richesses vous étaient données.

Gran esfort fai Dieus, qar sofer

c’ab si no la’n pueja baizan !

Mas no·m vol tolre ni tort far.

Ni s’eschai,

qu’en esmai

for’ieu sai.

Mas lieis no pren, no·m cal temer

que ja autr’ill plassa tener.

Dieu fait un grand effort car Il supporte de ne pas la hisser jusqu’à lui en la baisant! Mais il ne veut pas me la prendre ni me faire du tort. Et cela ne convient pas [ qu’Il la prenne ], car je serais ici-bas en grand découragement. Mais, puisqu’Il ne la prend pas, je n’ai nul besoin de craindre qu’il Lui plaise jamais d’en tenir une autre.

Si ben en amar leis m’esmer,

qu’ieu sai, que si pel mon s’espan,

c’autras m’en faran faiturar.

Don m’esglai.

Qu’en farai ?

Cobrirai

donx mon gran ben ab jauzen ver ?

Oc! Si n’era mieus lo poder!

J’excelle tellement dans l’amour que j’ai pour elle, que je sais que si cela se répand de par le monde, les autres dames useront de leurs charmes sur moi. Ce dont je m’effraie. Que ferais-je ? Est-ce que je recouvrirai donc mon grand bien et ma joyeuse vérité (mon...bien avec...) ? Oui! Si le pouvoir en était le mien!

Mas tostems fo e tostems er

que grans amors no te guaran.

Grans meravillas son d’amar!

Que·n dirai

s’Amors chai

qar van bai ?

Ai las! Ja no m’o lais vezer

sel Dieus que·m n’a datz jauzen ser!

Mais il fut tout le temps et il sera tout le temps que grand amour ne connaît juste mesure. Grandes merveilles résultent d’amour ! Qu’en dirais-je si Amor décline car les baisers s’en vont ? Hélas! Que ce Dieu qui m’a donné un joyeuse soirée ne me laisse jamais voir cela!

C’aisi tiron ves man esquer

sill ric que plus cortes se fan

c’ades ponhon en lauzenjar.

E·ill verai

son en plai

quar ia trai

sel c’a semblan, sen ferm poder,

par cortes, si nonca s’es ver.

Car ils tirent ainsi vers la main gauche, ces riches qui se font plus courtois, que maintenant ils s’élancent dans la calomnie. Et les vrais [ courtois ] sont mis en accusation, car il nuit déjà, celui qui, en apparence, et sans ferme pouvoir, semble courtois, même si ce n’est pas vrai du tout.

Dona, vostre domini ser

crezetz me, qu’ie·us am ses engan,

e membre·us plus que l’encusar

li dous bai...

Ar morrai

si dic mai!

Ai! Co·m fail quan pes del dous ser

lo sens e l’auzir e·l vezer!

Dame, croyez que je suis votre serf seigneurial, car je vous aime sans ruse et souvenez-vous, plus que de l’accusation, du doux baiser... Maintenant, j’en mourrai si je dis davantage! Ah! Comme me font défaut le sens et l’ouïe et la vue, quand je pense au doux soir !

Quan la candela·m fetz vezer

vos baizan rizen, a! cal ser!

Quand la chandelle me fit vous voir, baisant, riant, ah! quel soir!

Joglar, ades mati e ser

me tira·l cors vostre vezer!

Joglar, maintenant, soir et matin, votre vue me tiraille le corps!